extrait de "PERICOLOSO" éditions Art et Comédiepièce pour un homme (30/40 ans) et une femme (20/30 ans), durée: 2 heures, un seul décor.
Résumé de Péricoloso : C’est une histoire d’amour, un histoire toute simple. Ou presque. Parce que l’homme a 15 ans de plus que la femme. Parce que c’est un ours et elle une punaise. Parce qu’il se cache autant qu’elle explose. Parce qu’ils n’ont rien en commun mais qu’ils vont tenter de se rencontrer. Ce ne sera pas facile, il y aura des cris, des ruptures, des fantasmes, de la violence, une violence qui en rappellera une autre, ancienne, cachée, toujours vive. Ils grimperont jusqu’aux cimes de la déraison. Et si nous ne serons jamais certains de les voir vieillir ensemble, il pousseront cependant la porte rouillée de l’espoir pour aller au devant d’un avenir possible. Avec un chat et une bouteille de Martini dans les bagages.
........
SCENE 9
Ils entrent.
Annie est toute mignonne dans une robe un peu habillée. Elle force légèrement sur le côté “ on fait la fête ”.
ELLE
Oh, que c’est joli !…la nappe, le cristal, tout ça…..Oh, y’a même du pain ! Vous attendez quelqu’un ?
LUI
Asseyez-vous ici. Moi là, je serai plus près pour servir.
ELLE
Je peux vous aider si vous…
LUI
Non, surtout pas. Vous êtes mon invitée.
ELLE
Dans ce cas je m’assois, je regarde et je ne bouge plus que le coude et le poignet. Et ça a intérêt à être bon !
Pierre va soulever le couvercle de la cocotte. Il touille avec une mouvette, goûte, referme.
Il revient en consultant une fiche-cuisine qu’il pose à côté de son assiette.
LUI
Ca va, on a le temps. Vous voulez un apéritif ?
ELLE
J’y compte bien. On va pas commencer à lésiner sur les euphorisants.
Pierre va au frigo, y prend une bouteille de Martini.
Pendant ce temps Annie a sais distraitement la fiche-cuisine.
LUI
Votre robe est très jolie, elle vous va bien…c’est du Martini…On dirait une mariée, oui, une toute jeune mariée…du Martini, ça vous va ?
ELLE
Ca me va.
Il en sert deux demi verres, pousse les biscuits apéritifs vers Annie qui, toujours distraitement, a déchiré et roulé en boule la fiche-cuisine.
LUI
Prenez des petits… Hé bien que je lève mon verre à ce …à cette première… soirée, je veux dire à ce premier repas ensemble…je souhaite que…
Il tousse pour se donner un temps de réflexion.
…je souhaite que ma cuisine ne soit pas ratée…
Il rit, Annie aussi.
…c’est du bourguignon…et puis que tout se passe bien… que vous soyez contente…et puis que…voilà…tchin.
ELLE
Tchin.
Ils trinquent et boivent une gorgée en se regardant.
Ils reboivent et Annie éclate de rire.
LUI
Pourquoi riez-vous ?
ELLE
Pour rien. C’est nerveux. Je repensais à …à votre…
Ils rient ensemble.
LUI
A mon discours ? J’ai dit n’importe quoi.
ELLE
Oui. C’était drôle.
LUI
Pas pour moi. En public je ne sais jamais quoi dire.
ELLE
C’est vrai, c’est pas facile. Pourtant, à la télé, ça paraît facile. Tout le monde à l’air…comme ça, blablalabla…
LUI
Parler, toujours parler.
ELLE
C’est la communication qui veut ça. La fax, le portable, internet, les satellites... Faut communiquer à tout prix à notre époque, vous trouvez pas ?
LUI
Je ne sais pas. On entend tellement de banalités parfois. Il n’y a que lorsqu’on se connaît bien qu’on sait exactement de quoi parler. Et quand on se connaît bien, parler devient inutile, alors…
ELLE
Dans ce cas, si vous n’aimez pas parler, faites des tours de magie, transformez la table en tondeuse à gazon, le Martini en après-rasage, les bretzels en aiguilles à tricoter, je sais pas… faites des choses extraordinaires pour me captiver.
LUI
Pourquoi voulez-vous que je fasse des choses extraordinaires ? Il n’y a que les gens extraordinaires pour faire des choses extraordinaires. Et moi je ne suis pas etraordinaire, vous comprenez, je ne suis pas ex-tra-or-di-naire !
ELLE
Bon, bon. Je disais cela pour vous économiser les discours, ceci dit…
LUI
Prenez des biscuits et oubliez donc mon discours.
Il cherche sa fiche-cuisine.
ELLE
Qu’est-ce que vous cherchez ?… (elle agite une main) Hou-hou ! … Si c‘est moi je suis au bout de mon verre vide.
LUI
Non, je cherche une recette.
Annie regarde avec désolation la boule de papier qui lui reste dans la main et qu’elle va dissimuler sous l’assiette de crudités.
ELLE
C’était vraiment une bonne recette ?
LUI
Je ne sais pas. C’est la première fois que...
Annie tend la main et saisit celle de Pierre.
ELLE
Je suis drôlement contente que vous m’ayez invitée Pierre. C’est rudement gentil.
LUI
Ca me fait plaisir aussi.
ELLE
Bien sûr c’est moi qui ai dit : “ quand est-ce que vous m’invitez ? ”…
LUI
Mais non.
ELLE
Ah si, j’ai méchamment insisté mais je voulais pas qu’on reste fâchés.
LUI
De toutes façons je voulais le faire.
ELLE
Vous avez remarqué, aujourd’hui, des trains, il n’y en pas presque pas eu ?
LUI
Oui. Il y a grève, je crois. Comment va votre mère ?
ELLE
Parlons pas de ça ce soir. Elle devient folle, elle a voulu me griffer.
LUI
Ah bon…
ELLE
Donnez-moi un autre Martini ! J’ai envie d’avoir chaud aux joues. Ca ne vous écœure pas, au moins, une femme qui boit deux Martini et qui aime ça ?
LUI (remplissant le verre)
Cela me paraît très raisonnable et puis ça vous donne de jolies couleurs.
ELLE
Et ça me va ?
LUI
Très bien. Ca remplace le maquillage.
ELLE
Je ne me maquille jamais.
LUI
J’ai remarqué.
ELLE
Ah bon ? Vous avez remarqué ? Vous me remarquez donc de temps en temps ?
LUI
Ca m’arrive.
ELLE
Moi qui pensais être transparente… Vous aimez les femmes maquillées ?
LUI
Non, pas trop…Vous voulez des crudités ?
ELLE
Racontez-moi tout. Quel est votre type de femme ?
LUI
Je n’en ai pas…
Il débarrasse les verres à apéritif.
Vous avez terminé ?
ELLE
Je ne vous crois pas, vous avez sûrement des préférences. Entre une brune toute potelée et un grand poireau blondasse, ou entre une minette comme moi et une vieille chauve toute desséchée très très très moche, y'en a bien une que vous choisiriez ?
LUI
La vieille.
ELLE
Et toc ! Ca c’est bien fait pour moi. Non, allez, sérieux, votre idéal féminin c’est quoi ? Vous aimez les femmes jeunes ou les femmes-femmes ? Les pur-jus pur-sucre ou les siliconées ? Cochez une petite case, s’il vous plaît monsieur, c’est pour mon sondage personnel.
LUI
Je ne sais vraiment pas. Je ne me pose pas ce genre de question.
ELLE
Pourquoi ? Cela vous est indifférent ?
Il soulève l’assiette de crudités pour la tendre à Annie et découvre la boule de papier.
Il commence à la défroisser.
LUI
Qu’est-ce que c’est ?…
Annie récupère le papier et le fait disparaître dans son décolleté ou dans sa manche.
ELLE
C’est rien, c’est un vieux pense-bête. Et ma question ?
LUI
Je crois qu’il faudrait attaquer les hors d’œuvre à présent.
ELLE
Ouh, la vilaine autruche ! La tête dans le sable, hein ? On détale devant mes questions comme la mer au Mont Saint Michel. Je saurais qui vous êtes, mon bonhomme, que vous le vouliez ou non, j’apprendrai votre mode d’emploi.
LUI
Ecoutez, je ne suis qu’un homme, Annie. Une femme qui passe, oui, je la regarde. Si elle est jolie j’ai plus de plaisir que si elle ne l’est pas. Qu’est-ce que je peux vous dire de plus ? Je suis comptable à la Quincaillerie Moderne, qu’est-ce qu’un comptable peut dire d’extraordinaire ? Le prix du kilo de clous est indexé sur le coût de la vie, c’est passionnant ? La dactylo est poilue, quinquagénaire et va se faire opérer d’un fibrome, on passe la soirée là-dessus ? Qu’est-ce que vous vous figurez, que c’est la rigolade qui m’attend chaque jour au bout de mes colonnes de chiffres ? Je m’emmerde , Annie, excusez-moi, je m’emmerde copieusement, alors ce soir je n’ai aucune envie de vous emmerder avec mes banalités.
Il débouche une bouteille de vin.
Annie a commencé à croquer des radis.
ELLE
Ah parce que vous croyez que c’est plus drôle de ranger des suppositoires à longueur de journée ? D’empiler des cachets, des ampoule et des trucs encore plus dégoûtants ? Y’aurait plutôt de quoi se jeter sous le premier taxi, oui. Mais on est pas obligés de parler du boulot, c’est pas le plus important. Moi je travaille dans les miasmes mais je suis bien portante. Je ne suis pas 24 heures sur 24 dans ma blouse blanche, je l’enlève, et en dessous y’a 45 kilos de viande sacrément vivante, j’existe, parfaitement, je respire, je bouge, je bois, j’en redemande, je parle, je dis des conneries et même que ça me fait rire… (elle rigole)… Donnez-moi du vin, j’ai envie d’être paf !
Pierre rempli les verres.
LUI
C’est du rosé. Le rosé ça va avec tout.
La réplique fait hurler de rire Annie.
ELLE
Oh, “ le rosé ça va avec tout ”… Pierre, au secours !… Laissez tomber la quincaillerie et tout le restant et parlez-moi de vous. Un tout petit peu. Vous savez tout de moi… Regardez, je bois cul-sec, hop…(elle boit)…et voilà, vous savez que j’aime boire. Vous, vous n’avez même pas fini votre premier Martini, vous n’existez pas Pierre, vous vous empêchez de respirer. Laissez-vous aller, bon sang, brisez votre écorce, plaf, éclatez-vous ?